lundi 8 juin 2026

BROUILLON

Dimitri marchait depuis des heures. Il avait cessé de compter. Il devait vider sa tête. C'était nécessaire. PIMORDIAL. Et dans ce genre de situation, seuls ses pieds rudement mis à l'épreuve, savaient soulager cette foutue mémoire interne! Marcher. Marcher jusqu'à réduire la plus insidieuse des pensées au néant. Marcher encore. Jusqu'à la nuit. Tomber comme une étoile. Peut-être même marcher jusqu'au petit jour et fondre lentement sous le sourire aveuglant du soleil. Marcher et ne plus penser. Surtout ne plus penser!
Il avait quitté les grands axes de la ville et leurs foules bruyantes pour s'enfoncer dans l'ombre d'innombrables ruelles lorsqu'il remarqua, sur le trottoir d'en face, l'étrange devanture d'un magasin sur laquelle s'inscrivait en lettres gothiques d'un rouge criminel :

ABRICADABRAC

D'habitude, il aurait passé son chemin, mais là, il traversa la rue et se figea devant la vitrine complètement opaque. Il posa sans trop réfléchir une main sur la porte, prêt à la pousser lorsque celle-ci sembla s'ouvrir d'elle même. Alors apparut une dame petite et âgée, qui le toisa, en silence, derrière des lunettes aussi rondes que ses joues. Puis elle lui sourit, dévoilant une rangée de dents dorées, plus aveuglantes que le sourire du soleil auquel il songeait quelques instants plus tôt, et lui dit:
- Mais entrez donc jeune homme! Vous m'avez l'air perdu...Puis-je vous aider?
- Perdu? Répondit Dimitri. Je ne sais pas si c'est le terme qui convient le mieux. J'ignore, à vrai dire, dans quelle partie de la ville nous nous trouvons mais ce n'est pas important.
- Pas important? Répliqua la vieille...Hum...Cela dépend de ce que vous cherchez.
-Oh non! Je ne cherche rien moi madame. Enfin si. Disons que je cherche à oublier mais je doute que vous vendiez de l'oubli ici.
- Certes, peut-être pas l'oubli au sens où vous l'entendez mais vous seriez surpris de ce qu'on peut dénicher dans cette échoppe.
- Veuillez m'excuser mais je n'ai guère l'esprit curieux ou brocanteur aujourd'hui. Une prochaine fois, ce sera avec plaisir mais là non. Je suis plus occupé à...
Dimitri stoppa net cette amorce d'aveu. Il n'était pas du genre à raconter sa vie au premier venu. Il détestait même celles et ceux qui présentaient un pareil penchant. Pathétique! Carrément. Pourtant, face à cette vieille dame dont le visage irradiait de quiétude, il se sentit prêt, soudain, à déballer sa misérable existence. Et si c'était là le remède à son mal? Tout raconter à une inconnue. Vider son sac, sa tête et repartir sans rien. Ah si c'était si facile de se débarrasser de soi! Aussi facile que de se délester de son argent. Ca se saurait non? Cette étrangère qui l'observait dans la demie pénombre, n'était point là pour écouter ses élucubrations. Elle était là pour vendre cette bonne vieille dame! Il allait la saluer et prendre congé quand icelle répliqua:
- A fuir cher monsieur. C'est ce que vous vouliez dire non? Que vous étiez plus occupé à fuir? Vous savez, nous fuyons tous en quelque sorte. Seules les manières diffèrent.
Dimitri la regarda avec stupéfaction. Quelle grand-mère bizarre! Avait-elle coutume d'aborder ainsi les visiteurs? Il trouva même cela légèrement flippant. C'est alors qu'il ressentit une fatigue subite dans les jambes et avant même qu'il ait fini d'appréhender cette sensation de lourdeur, la vieille lui proposa de nouveau son aide.
- Venez donc vous reposer un peu dans ma boutique. Cette longue marche a dû vous épuiser. La fuite exige toujours du répit. Un minimum. Allez, ne faîtes pas l'entêté et entrez.
Son sourire redoubla d'intensité. Dimitri, complètement désappointé, fit un pas en avant. Encore un pas de plus et il entra.

Note : l'auteur ne pouvant affirmer avec certitude s'il y aura une suite, vous prie donc dores et déjà de l'excuser. Il n'est ni romancier, ni novelliste. Les jours de grande vanité, il lui arrive de se proclamer poète. Qu'est-ce qu'un poète? En tout cas, pas un coureur de fond.









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