Trois ou quatre ans. Peut-être cinq. On m'offre mon premier vélo. Un vélo vert. Aussi vert que le sapin au pied duquel il trône. Scintillant davantage sous les guirlandes électriques. Chez qui fêtons-nous Noël? Je ne m'en souviens plus. Y a-t-il une maison? Quatre murs autour? Tout s'efface. Le temps dessine, au milieu de la page, un sapin. Un sapin vert. Aussi vert que le vélo derrière lequel il meurt tout doucement, sans faire de bruit. Quand mes mirettes, elles, brillent! Crient l'incommensurable joie! Oui, j'ai la pupille enguirlandée, criarde et le nez frétilleur parce qu'un arbre, même coupé, ça sent bon la forêt, le soleil d'hiver, les chuchotis de la mousse. Un arbre, même coupé, ça sait tricher, faire croire à des bois magiques. Un arbre, même coupé, de toutes ses aiguilles comme autant de mains, ça réussit forcément les tours de passe-passe.
Il faudra encore attendre trois ou quatre ans, peut-être cinq, pour que je saisisse toute la complexité du tour: la vie peut parfois jouer à faire la morte mais la mort s'amuse, elle aussi, à faire la vie...
J'approche de tout ce vert et constate avec effroi le second crime! Qui a osé défigurer la fantastique machine en y greffant ces petites roues? Qui est le traître? Qui remet en cause mon équilibre? Papi? Non. Il n'aurait pas osé! Il ne fait qu'aider le Père Noël, de temps à autre. Oui, papi c'est comme qui dirait une sorte de lutin mais qui n'habite plus là-haut, au royaume des neiges depuis longtemps, très longtemps. La famille préfère dire qu'il est parti à la retraite mais j'ai vite pigé, moi, avant tout le monde, le fin mot de l'histoire. Je garde le silence.
Ah les horribles roulettes! Maman promet qu'on les enlèvera bientôt lorsque je serai prête à faire du vélo comme les grands. C'est quand bientôt?
Premier bientôt. Sur les trottoirs bordant la longue allée des marronniers, je m'élance, ivre de vitesse et de courage. Chutes à répétition. Inévitable. Genoux en sang. Inévitable. Le métier rentre. Une peau, ça s'écorche facilement mais le plaisir de pédaler, le vent dans le dos, ça, ça rend invincible! Le métier rentre. C'est ce que disent les grands. Les grands parlent trop ou pas assez. 'Y a pas de juste milieu avec eux. Ce n'est pas comme la page blanche.
Second bientôt. Le vélo vert doit être remplacé parce que mes jambes poussent trop vite. Il serait donc plus facile de commander une autre machine fantastique aux lutins du Père Noël, habitant là-haut, au royaume des neiges, depuis longtemps, très longtemps ou de décapiter un énième arbre que de me couper les pattes tout simplement? Juste ce qui est en trop. Il n'y a définitivement pas de juste milieu. En attendant, je découpe une page blanche.
Le Père Noël n'existe pas. Il n'y a que des marchands de bicyclettes. Terrifiante réalité. On m'achète donc un bicross blanc orné d'un arc-en-ciel. On veut que j'avale la pilule sans broncher. Pff! M'en fous! 'Vous crois pas! Qui d'autre qu'un lutin saurait peindre un vélo aux couleurs du ciel? Si les grands parlent trop ou pas assez, c'est parce qu'ils ne savent plus rien. Pff! Je colorie la page blanche.
Le grand terrain vague derrière l'école devient mon QG. Il y pousse sans cesse des bosses comme sur mon front et sur mes genoux. J'accélère jusqu'à ce que mes pieds ne puissent plus rattraper la course effrénée des pédales. Alors au sommet des bosses, je décolle. Je peux toucher un bout du ciel, presqu'arracher un nuage! Hélas, le vélo retombe toujours, constellant mes habits de boue. Je ne suis pas Elliott et l'extraterrestre qui se cache dans mes peluches est en plastoc.
Avec les petits voisins, nous explorons, à l'occasion, des forêts de murmures où serpentent des sentiers sauvages qui chaque fois nous mènent, à ce que nous pensons être un paradis perdu: une clairière soleilleuse. L'eau vive y coule et nous la baptisons "La Cascade". Oui, ça doit être le jardin dont parle le curé à longueur de sermon puisqu'on y croise des anges minuscules. Ils ont des L bariolées d'arcs-en-ciel. Les grands les appellent libellules. N'importe quoi! Les grands aussi font des fautes d'orthographe. J'ai bien vu que ces anges là avaient des milliers de L et non quatre! Je griffonne un ange au pas d'une page.
Sur le chemin du retour, chacun essaie la machine de l'autre. David et Frédéric ont des vélos, rouge et vert. Des vélos de course. Avec des roues si fines qu'ils imitent des frottement d'ailes. Mais on ne vole pas davantage avec ce genre de machine. Où trouver un vélo volant? Papa dit que sous un pneu, il y a une chambre pleine d'air qu'on gonfle comme un ballon avec une pompe et qui peut aussi crever comme un ballon, si l'on roule sur quelque chose de pointu. Pointu comme le ê du rêve. J'ai même vu papa réparer une de ces chambres avec des pansements ronds et noirs.
Un jour, je prends la pompe et décide de voler tout l'air de dehors pour le mettre dans les chambres de mon vélo. Mais elles éclatent! Tous les boîtes de pansements ne suffiront pas à les soigner. Papa se fâche. "Un vélo s'est fait pour rouler! Fabrique toi des ailes en carton si tu veux faire l'avion!" Papa n'a rien compris! Moi je veux rouler...sur les nuages blancs comme pages.
Papi n'existe plus. Avec lui s'en vont les surprises: bonbons, gâteaux, voitures miniatures qu'il apportait chaque semaine dans les sacoches de son vélo. Quand je vous disais que papi c'était un lutin. Je crois qu'il a trouvé le secret pour s'envoler au guidon de sa fantastique machine et gagner le royaume des neiges, là-haut, tout là-haut. Il faut peut-être avoir des jambes et des cheveux qui ne poussent plus pour percer ce secret. Tant pis. J'attendrai.
La famille préfère dire qu'il est mort. Les grands mentent tout le temps. Je tourne la page blanche.
Troisième bientôt. Le bicross orné d'un arc-en-ciel laisse place à un V.T.T puisque ces maudites jambes n'en finissent jamais! Un V.T.T rose et blanc comme une poche de chamallows, un petit pot de glace vanille fraise.
Près de l'école, le terrain est toujours aussi vague mais il n'a plus de bosses. Alors je veux jeter un œil, rond comme une roue, aux vagues de la mer.
De longues balades avec maman. Des vacances tout aussi longues. Des ombres fraîches du Bois du Fil aux pistes cyclables baignées d'une tendre lumière. Jusqu'au bout du monde, là où les bleus se mélangent. De longues balades avec maman; semées de miettes de croissants et de chocolatines, chauds comme le soleil, qu'elle achète toujours à mi-chemin et que nous dévorons en roulant. De longues balades avec maman. Un début, une fin, un milieu. Comme le chocolat dans le pain. Comme la page blanche.
Quatrième bientôt. Mes jambes ont fini de pousser. Mes cheveux, eux, ne l'entendent pas de la même oreille. Il faut encore attendre. Soit. J'ai gardé le vélo rose et blanc. Et toutes les petites cuillères des pots de glace parce qu'un jour, je rejoindrai papi, au royaume des neiges, là-haut. Alors, j'offrirai une cuillère à chacun des lutins pour les remercier d'avoir inventé ces fantastiques machines. Et nous mangerons de la neige arc-en-ciel ou vanille fraise à s'en brûler la langue!
On me dit que ce sera dans longtemps. Très longtemps. Les grands ont des certitudes débiles. J'arrache la page.
J'analyse plus sérieusement le problème. Je possède une fantastique machine en quatre lettres. Je veux trouver le secret du mot composé des quatre mêmes lettres. Il suffirait d'inverser les voyelles. Les voyelles savent voyager parce qu'elles ont des L comme les anges minuscules. Les consonnes, elles, sont plus immuables. Les grands jouent au scrabble quand ils s'ennuient le dimanche. Ils rêvent de X, de mots -compte triple- et d'équations pleines d'inconnues. Les grands sont des consonnes. La page, une case blanche.
Dernier bientôt. Eté. Quinze ou seize ans. Chaque jour, j'accomplis la moitié du trajet pour venir jusqu'à elle. je roule à travers des immensités de vigne, le baladeur sur les oreilles. Je roule vite. Toujours plus vite. Il me tarde tellement de la retrouver. J'ai peur à chaque fois de la manquer. Peur qu'elle ne vienne pas. L'impatience et l'angoisse précipitent ma roue.
Elle m'attend au carrefour des blés, près d'une ferme aux yeux éternellement clos. Elle a posé son vélo bleu au bord d'un fossé, et, allongée dans l'herbe, volets fermés, elle respire le soleil.
J'approche à roue de loup. Elle est si belle que je pourrais me contenter de la regarder. Longtemps. Très longtemps. Je ne suis pas de ces princes idiots qui veulent toujours, d'un baiser, réveiller la Beauté. Ces après-midis recouverts d'azur suffisent. Nos ombres à quinze heures, emmêlées, valent bien des promesses.
Je m'étends près d'elle, simplement. Je me tais. Ses longs cils ont ligoté mon cœur. J'écoute battre le sien. Puis, elle cligne des paupières et surgissent ses yeux. Ses yeux noirs. Aussi noirs que des rustines. J'ai grandi, appris des mots et d'autres terrifiantes réalités. Les grands n'avaient pas dit grand chose de ces frissons au creux du ventre, de ces pensées qui tournent, tournent encore comme dix mille roues autour d'un même nom, de ce cœur qui explose, chambre pleine d'air! Les grands parlent certes mais ne disent rien d'essentiel. Il manque une page.
Parfois, c'est moi qui l'attends. Un peu plus loin. Devant l'église. Je jette mon vélo sur la place, fais les cents pas, trace des ellipses dans le gravier, du bout de mes baskets. Je crains encore son absence. J'enfourne la machine, démarre, accélère, freine de toutes mes forces, dérape. Ellipse parfaite!
Il est peu probable qu'elle m'espère autant que je l'espère. Je ne suis pas un prince. Et les filles, paraît-il, raffolent des princes idiots. Moi, je ne sais pas me battre, je suis une bille au foot. Si je savais voler, je l'emmènerais sur la route des nuages mais mes cheveux poussent encore. Mes roues collent à l'asphalte. Mes roues sont des putains de chewing-gums!
Les voilà. Elle et son vélo. Son vélo bleu. Aussi bleu que tout ce qui plane au-dessus de nos têtes. Aujourd'hui, elle veut danser. Aujourd'hui, elle veut chanter. Aujourd'hui, elle veut rire. Aujourd'hui, elle veut cueillir des fleurs. Aujourd'hui, elle veut voir dégringoler le soleil de l'autre côté de l'eau. Aujourd'hui, je veux seulement être avec elle.
Demain, nous louerons un tandem et longerons la côte. Avec quatre jambes qui ne poussent plus, nous décollerons peut-être. Pédaler au même rythme s'avère si compliqué! Autant qu'aimer à la bonne cadence. Les grands devraient faire du tandem avant de se marier. Ils s'épargneraient bien des désillusions et d'inutiles mises en page.
La chaîne déraille. J'ai sali mon pantalon. Nous tombons. Elle rit et sa voix balaie la terrifiante réalité. Nous serons grands. Bientôt. Trop tôt.
Un jour, au pied d'un arbre vivant, elle me donne un baiser. J'ai trouvé le secret. Regardez moi! Je vole!
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